Sans Silke

Silke se souvient du temps passé à La Favorite alors qu’elle avait dix-neuf ans et s’occupait chaque fin d’après-midi de la petite Ludivine. Embrasser les arbres, apprendre à voler comme les oiseaux, dormir à la belle étoile, neuf mois durant, toutes deux auront vécu côte à côte dans un monde onirique, en marge des parents de la fillette absorbés par leur relation exclusive.
Avec ce nouveau roman, Michel Layaz poursuit son exploration des failles familiales. Il attrape avec précision les gestes d’une enfant qui s’arcboute de joie après un coup réussi au billard, qui se caresse les épaules de satisfaction lors d’un moment d’intense concentration et dont les mots peuvent rappeler ceux des meilleurs poètes : « J’ai envie de larmes ».

Les échos dans la presse, à la radioà la télévision et dans les blogs

Extrait

Sans Silke (extrait)
La mère m’a menée à l’étage. En haut de l’escalier, on arrivait dans un espace ouvert sans usage clairement défini, un lieu de transit où l’on pouvait marquer une pause en prenant place sur l’un des deux canapés qui se faisaient face, l’un orange, et l’autre jaune. De lourds rideaux dorés encadraient chacune des trois fenêtres et pendaient jusqu’au sol. La vue sur le jardin et le verger ne manquait pas de charme. La mère a senti mon goût pour cet endroit et m’a donné son autorisation pour y venir. Je l’ai remerciée. De là, nous avons pris le couloir de gauche. Devant la chambre de Ludivine, la mère est restée en retrait, sur le seuil de la porte. Elle m’a introduite en deux mots avant de repartir.
– Ma chérie, voici Silke.
Au milieu de la chambre, Ludivine se tenait assise sur une chaise haute, le dos raide, en silence et les mains posées sur les cuisses, petite fille sérieuse que rien ne distrayait. J’ai marché vers la fenêtre. Sans savoir pourquoi, je lui ai parlé des oiseaux que j’avais vus dehors. J’ai évoqué le vert des têtes et le vermillon des queues, le jaune des ventres et le bleu des plumes. Je lui ai dit que j’aimais les martinets. Dans le ciel, ils peuvent planer plusieurs mois ; à l’aube et au crépuscule monter jusqu’à trois mille mètres, se nourrir et dormir en plein vol.
Ludivine n’a pas réagi.
Dans la bibliothèque, derrière elle, deux rayons débordaient de peluches : ours, vaches, cochons, moutons, canards, chats, d’autres encore. L’une de ces peluches était à part. Déchiquetée – un singe aurait-on dit –, il lui manquait une jambe, un bout d’oreille, et des touffes de poils avaient été arrachées. J’ai pris une chaise et je me suis placée près de Ludivine. Sa robe jaune, légère et parsemée d’étoiles blanches, laissait voir ses jambes, ses bras et ses épaules. Bien que fins, ses membres donnaient une impression de solidité. J’ai tout de suite remarqué la couleur de ses iris : bleus avec une goutte de gris.
– Nos yeux sont pareils.
Ludivine n’a pas cherché à vérifier. Posé parterre, j’ai distingué un livre sur la faune et la flore africaine. J’ai demandé quels étaient les animaux dont elle avait le plus peur, ceux qu’elle trouvait amusants, ou tristes, ceux qu’elle adorait et ceux qui l’inquiétaient. Dans le visage un peu rond de Ludivine, rien ne remuait. J’ai posé d’autres questions. A tire-larigot. Sur tout et sur rien. Une malle de questions que j’ai vidée à la hâte.
Ludivine restait impénétrable.
Si la situation commençait à me contrarier, je ne percevais chez elle aucun malaise. J’avais peur d’être sans pouvoir. Et soudain, au moment où je m’y attendais le moins, j’ai entendu la voix de Ludivine, comme celle d’une dormeuse à peine réveillée.
– Pourquoi tu es ici ?
A son tour, elle m’a regardée. Prise au dépourvu, je lui ai dit ce qu’elle savait déjà : On resterait ensemble, on ferait ses leçons, on jouerait toutes les deux et on apprendrait à se connaître. Comme c’était insuffisant, je me suis approchée de Ludivine. Je lui ai précisé que sa question était difficile, que jamais on ne m’avait posé une question aussi difficile, parce qu’«ici» c’était sa chambre, mais aussi sa maison, et aussi le pays où nous vivions, et encore cette planète où il y avait tous les autres, et qu’il fallait avoir vécu beaucoup d’années pour commencer à peut-être savoir pourquoi on était «ici». Ludivine s’est levée et m’a tirée par les doigts.
– Pour demain, j’ai du français et des calculs.
Je l’ai laissée remplir ses fiches, pointant ici et là une étourderie ou une autre. Avant le repas du soir, Ludivine a souhaité qu’on sorte dans la forêt et qu’on aille embrasser les arbres. A peine les avait-elle prononcées, qu’elle semblait regretter ses paroles. Pour dissoudre les craintes, je lui ai dit que son idée me plaisait. Dehors, elle a désigné un chêne, un orme et un frêne : ses trois arbres préférés. Elle les a enlacés l’un après l’autre, la joue plaquée contre le tronc, gardant la tête levée. Parce que j’en avais envie, je l’ai imitée. Je lui ai parlé de l’écorce qui est comme une chair, des branches et des feuilles comme une chevelure ébouriffée. Ludivine a dit qu’il ne fallait pas confondre les hommes et les arbres. Elle aimerait seulement que les traces de sa joue et de ses mains se gravent dans l’écorce. C’est possible !… Il faut se montrer patiente. Et alors les arbres, dans cent ans, ou dans deux cents ans, se souviendront de nous. Quand Ludivine a tourné la tête, j’ai vu de la hantise au fond de ses yeux.
– Les gens dans l’avion, ils sont morts, tous.
Sa voix avait vibré, demeurait en suspens. Ludivine a elle aussi entendu parler de l’avion qui s’est écrasé près d’Halifax. Que dire ? Quelles paroles lui souffler ? Je me suis demandé si j’avais les capacités pour mener à bien ce travail de préceptrice. Je doutais que le mot de préceptrice fût le bon, mais je n’en trouvais pas d’autre.
Ludivine s’est enfuie en courant et sans crier gare. Elle bondissait comme un lapin et écartait ses bras qui tournoyaient dans les airs. Je l’ai rattrapée avec peine. Courbées en deux, nous avons repris notre respiration. Un peu de sang coulait de son poignet. Avec quelques feuilles, on a tamponné l’éraflure et on s’est assises sur une souche. A cet instant – et je n’ai pas oublié ma surprise –, Ludivine s’est collée contre moi, puis très vite s’est écartée. Elle a baissé les paupières. Je voyais son corps se détendre, j’entendais son souffle et les vibrations dans les feuillages, je respirais les parfums de la forêt et ceux de sa peau. Dans cet espace de tranquillité, d’une voix claire qui défie les dieux, Ludivine a dit :
– Si un jour je perds beaucoup de sang et qu’à l’hôpital on me donne le sang des oiseaux, alors je pourrai voler.