Cher Boniface

BonifaceMarie-Rose, généreuse, idéaliste et orgueilleuse, aimerait que Boniface écrive. Boniface préfère rester « inoccupé et anonyme, et de loin ». Houspillé par sa belle, Boniface peine à cultiver son indolence désabusée et se voit devenir le héros don quichottesque d’aventures finalement très joyeuses. D’érudit paresseux, il apprend sous nos yeux à devenir gourmand de la vie. Et même passionné. Boniface a l’amour de la différence, Marie-Rose est une enthousiaste critique. Alors tout le monde est égratigné : les riches et les pas riches, les célèbres et les pas célèbres, la pensée unique, les snobs, les travailleurs, les ados, les écrivains, les journalistes, les inspirés et les sportifs.

Brillante et acerbe, l’histoire de Boniface Bé et de Marie-Rose Fassa est une diatribe impitoyable mais aussi délirante et farcesque contre la société d’aujourd’hui. Les éblouissantes énumérations opèrent chaque fois un subtil pincement chez le lecteur parce que l’ironie est mordante et qu’une joie vraie s’impose.

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Les échos dans la presse, à la radio, à la télévision et dans les blogs

Extrait

– Bonifââââââce !…
– Hmm.
– La cuisine.
– J’adore ta cuisine.
– Elle empeste l’ail.
– Peste !
– Peste et choléra.
– L’ail vaincra la peste.
– Boniface, combien de fois devrais-je te dire de ne pas…

La fin de la phrase fut inaudible à Boniface Bé qui, assis dans un pouf autrefois turquoise, venait d’augmenter le volume de la télévision pour se mettre à l’abri de sa mère Cécilia. La voix du journaliste, lisse et régulière, donnait plus ou moins vie aux actualités télévisuelles que pour rien au monde Boniface n’aurait voulu rater. Tant qu’il existera de l’ail et le journal télévisé, la vie ne sera pas aussi désespérante qu’elle le paraît, se rassura Boniface entre deux cuillerées de tzatziki dont le blanc du yaourt était jauni par les nombreuses gousses d’ail pressées, cuites et crues.

À peine les images des quatre coins du monde furent-elles égrenées à toute vitesse que le journal touchait à sa fin, se concluant par un reportage sur les mots doux que se jettent à la figure les joueurs de football.

La voix du présentateur n’avait pas subi la moindre aspérité.

Lassé de cette humanité sportive et lointaine, Boniface Bé se félicita doublement : n’avoir aucune activité physique en vue, n’avoir aucune occasion d’effectuer un quelconque déplacement.

Et pourtant, quelques mois plus tôt, il avait vécu dans sa chair une aventure qui se situait à mi-chemin de l’expédition sportive et du voyage sans boussole, une équipée qui avait comporté sa part maudite de souffrance, mais qui, avant toute chose, avait été le théâtre d’une rencontre qui bouleverserait le cours, non pas d’une, mais de deux existences.

Habitant de l’Helvétie, citoyen honnête, Boniface avait admis un jour en son for intérieur endurci qu’il devait escalader une montagne.

Pour voir. Pour savoir.

Pour tenter le coup.

Pour ne pas qu’il soit dit que. Et il ascensionna.

3970 mètres : le sommet de l’Eiger lui appartenait. Il voyait. Il ne savait pas grand-chose encore. En grande partie, le coup était joué. La joie de l’effort récompensé allait peut-être s’installer mais Boniface Bé, instruit aussi bien que quiconque du fait que la montagne a ses idées à elle, ses volontés à elle, à peine le sommet vaincu, après avoir rempli ses poumons d’air des cimes, vidé sa tête de toutes pensées basses, cherché vaine­ ment dans sa mémoire une parole noble et pris toutes sortes de bonnes résolutions pour les années à venir, Boniface Bé jugea bon – voyant galoper une brume noire et entendant la montagne tousser – de redescendre au plus vite vers les vallées, les humains, les arbres, les plaines, les pâtisseries, les froufrous, les cafés forts, les amabilités du savoir, autant de choses qui rendent la vie humaine plus ou moins supportable.

Se laisser dévaler sans heurt dans un pierrier nécessite une technique que Boniface Bé ne connaissait pas mais qu’il appliquait correctement sans le savoir, à moins qu’il n’eût jamais existé de technique quelconque et que, comme tout corps plongé dans l’eau se mouille aussitôt, tout corps déposé sur un pierrier pentu adopte d’instinct la seule position tenable pour ne pas tomber.