Isabelle Rüf dans Le Temps (27 août 2016)

Une vie de peintre et de musicien tourmentée et forte: Louis Soutter

Michel Layaz suit pas à pas l’artiste malheureux, dans un beau récit biographique «probable»

Raconter au jour le jour l’existence d’un personnage aussi connu et énigmatique que Louis Soutter est un défi que l’écrivain lausannois Michel Layaz a déjoué en ajoutant au nom du peintre ce «probablement» qui lui permet les suppositions et les rêveries audacieuses. Si les tableaux torturés aux titres étranges sont largement connus, si Michel Thévoz a consacré à l’artiste une étude définitive (Louis Soutter ou l’écriture du désir, L’Âge d’homme), on sait assez peu de chose des tourments intimes qui ont conduit Soutter à l’Asile du Jura à Ballaigues où il est mort en 1942, à l’âge de 71 ans.

Une destinée qui évoque celle de son contemporain Robert Walser: la solitude, l’inadaptation, la mise à l’écart après des débuts brillants. Mais si l’écrivain se replie dans le silence dans son asile de Herisau, Soutter, lui, à l’Asile du Jura, ne cesse jamais de peindre avec frénésie. Le récit de Michel Layaz s’articule autour de cette charnière: «Avant Ballaigues» et «Ballaigues». Il prend son héros à l’adolescence, un garçon de seize ans, maladroit, inquiet, maladif, englué dans «une sorte d’ennui inquiet», mal compris d’une mère autoritaire qu’il se désole de décevoir.

Colorado Springs

Ce jeune homme a pourtant des atouts: bon élève, doué pour la musique et pour le dessin. C’est une Américaine, belle et riche, qui sort de sa solitude morose le violoniste rencontré à Bruxelles chez Eugène Ysaÿe, le «maître adulé». Elle déniaise le bientôt trentenaire, l’emmène à Colorado Springs, lui offre un statut, une position sociale. La sensualité et la volonté de Madge ne suffisent pas: en dix pages, l’idylle américaine sombre et Louis est de retour – à Paris puis à Morges où il est tout sauf bienvenu. A la mort du père, la pharmacie est reprise par Albert, «le fils vigoureux».

Louis n’est qu’un naufragé aux goûts dispendieux dont la famille ne sait que faire. La musique le sauve: engagé à l’Orchestre du Théâtre de Genève puis à l’Orchestre symphonique de Lausanne, cet excellent violoniste a pourtant d’étranges absences et des comportements qui «impatientent». Ce sera une dégringolade, jusqu’à finir musicien d’hôtel puis de cinéma. Entre-temps, Jeanne, sa sœur, son amie, sa complice, est morte. Louis devient un errant qui se souvient à peine d’avoir été un élève doué de l’Ecole des Beaux-Arts.

Brimades

L’année 1925 le trouve chez Mademoiselle Tobler, directrice de l’Asile du Jura en faveur de la Vieillesse et de l’Invalidité abandonnées ou isolées du IVe Arrondissement de l’Eglise Nationale Vaudoise, une institution au règlement strict. Ce seront des années de brimades. Au milieu des handicapés, Louis, dandy décati et anorexique, fait tache, ses fugues de marcheur dérangent. La violente sensualité de ses dessins scandalise. Ils finissent souvent au feu. Pourtant, la force de son talent est reconnue au-dehors: son cousin Charles-Edouard Jeanneret, dit Le Corbusier, en reconnaît la puissance; Jean Giono lui rend visite, lui achète des œuvres et persuade Melle Tobler de lui accorder la «chambre à soi» et la liberté qui ont tant manqué à l’artiste.

Ramuz et Stravinski sont sensibles à l’énergie novatrice de ses dessins. Une mécène, Yvonne Weber-du Martheray lui offre des séjours réconfortants dans sa propriété. Un musée dans le Connecticut expose ses peintures aux titres troublants. La revue Minotaure lui consacre un article. Son travail s’impose. Mais personne ne tolère longtemps Louis Soutter. Et Michel Layaz s’en indigne: «Parmi les quelques témoins privilégiés de ces images poignantes, pleines d’une grâce suppliciée, parmi ceux qui savaient la douleur de Louis à supporter chaque jour l’Asile du Jura, cette lente agonie au cœur de vies finissantes, il n’y aura personne pour tenter de mettre un terme à ces heures.» Elles prendront fin en 1942.

Sur le territoire du dessin, tu n’as ni maître, ni gardien, ni famille, ni gendarme, tu avances libre. (Lettre de Le Corbusier à son cousin Louis Soutter)

Précautions

Pour se faufiler dans les vides de la biographie de l’artiste, Michel Layaz prend ses précautions. Quand le portrait que le jeune Soutter a peint de sa sœur fait scandale à la VIIIe Exposition nationale suisse des Beaux-Arts à Lausanne, il se demande: «L’envie de mourir, Louis l’eut-il? Nous n’en savons rien», puis il ajoute «mais il eut cette sensation physique que la vie le lâchait, se retirait de sa chair», ce qu’il ignore tout autant. C’est sa liberté de romancier de l’imaginer, et son risque.

Une réussite: le portrait du peintre est convaincant. Layaz adopte une vue plongeante: tableaux de la bourgeoisie romande bien pensante mais friande de ragots; aperçus de l’effervescence artistique et intellectuelle de l’époque; scènes de famille sous le regard jugeant de la mère et celui, fuyant, du père. Il use du «on», qui signale parfois le narrateur, tenant à distance son empathie, parfois l’entourage de Soutter.

Les dialogues, rares, se glissent dans le flux du récit, souvent au conditionnel ou en interrogation. Bref, Michel Layaz use de sa liberté avec tact. On le sent très documenté sans que cette érudition pèse. Il sait rendre la beauté des paysages que traverse le marcheur obsessionnel, et élude avec habileté la difficulté à décrire avec des mots cet art si singulier, en le rattachant souvent aux maîtres italiens. En conclusion, il réussit à cerner le malaise qui saisit devant l’œuvre de Soutter: «ce que nous appelons liberté n’est qu’une poudre de perlimpinpin, une illusion qui masque mal nos manques, nos désastres et nos petits arrangements; notre commune et douloureuse réclusion à vie, aurait murmuré Louis Soutter, probablement.»


Michel Layaz, Louis Soutter, probablement, Zoé, 240 p.

Michel Layaz sera au Livre sur les quais à Morges du 2 au 4 septembre 2016