Eléonore Sulser dans Le Temps (31.08.2013)

AUTOPORTRAIT D’UN PAUVRE TYPE

Michel Layaz se coule dans la peau d’un narrateur lâche, obsessionnel et méprisant. Une peinture noire exécutée avec rigueur.

« Pauvre type ». Le verdict tombe d’emblée. Le narrateur du nouveau roman du Lausannois Michel Layaz, Le Tapis de course, est un pauvre type. C’est en tout cas ce que lui signifie, tranquillement, un jeune homme dans un supermarché. L’insulte fait inexorablement son chemin dans la tête de celui qui dit « je ». Elle est le déclencheur du récit ; l’élément clé d’une confession en forme de monologue qui constitue l’ensemble du livre.

Jour après jour à dater du pauvre type initial, le narrateur va s’observer et enregistrer ce qu’il voit et comprend de lui-même dans le dictaphone de son téléphone portable. Quelque chose a bougé dans sa vie jusqu’ici bien ordonnée, saisit-on : « J’ai besoin de parler. Pour une fois ni frein ni résistance. Alors je parle. C’est nouveau. C’est inattendu. »

Du 22 août au 1er juin de l’année suivante, voici donc le journal d’un pauvre type. Michel Layaz s’emploie avec art à remplir ce programme de départ. Son narrateur est un pauvre type très élaboré, disposant d’une panoplie complète. Singulièrement grincheux, lâche et méprisant, il est un mauvais mari, un mauvais père, un très mauvais collègue. Il n’aime guère sa femme, qui le lui rend bien (« notre manque de désir est réciproque ») ; il supprime les perruches adorées de son fils Gustave puis ment à l’enfant ; il trahit un de ses meilleurs amis qui brigue un poste important. Il est aussi mauvais fils : « Il y a eu la mort de mon père », constate-t-il avec froideur le 12 novembre : « Entre lui et moi rien de profond n’a été détruit parce que rien de profond n’a existé. »

Avec son ami Bernard, qui comme lui est l’employé modèle mais couard de la « grande bibliothèque », il regarde le monde de haut : « Nous soupirons de supériorité devant ceux qui ne comprennent ni notre esprit ni nos bons mots. » Voilà un mépris que notre pauvre type peut se permettre d’afficher puisqu’il cultive consciencieusement, obsessionnellement, sa culture : « J’ingurgite des centaines de pages, le plus possible, le plus vite possible, avec méthode, avec clarté, je vide les phrases de leur sang, je presse les paragraphes de leur substance, je les avale comme d’autres se gavent de fibres. » Ses auteurs de prédilection : Cioran et Roland Jaccard, parmi d’autres, dont il collectionne les citations comme autant de munitions prêtes à servir. Les pages des livres lui sont un « tapis de course » aussi précieux que celui sur lequel il s’épuise tous les soirs, dès qu’il rentre chez lui, à courir ses quinze kilomètres. Malgré la belle mécanique ainsi mise en place, le tapis de course, on s’en doute, va finir par se gripper. Michel Layaz le sabote avec délicatesse, avant d’en éjecter brutalement son héros lors d’une délirante course de nuit. Et l’auteur de placer sur le parcours de ce marathonien du mépris d’autres scènes de désillement : un match de football où les vainqueurs explosent d’une joie saisissante, une série de cauchemars atroces, la douceur surprenante de son fils Gustave…

Loin de la veine primesautière de Deux Sœurs, son précédent roman, Michel Layaz peint ce portrait singulier avec maîtrise et rigueur. Et son écriture, précise, entraîne avec l’efficacité d’un tapis de course.