François Barras dans le 24 Heures (02.10.2013)

Le professeur mérite une bonne note

 On l’attendait dans un café, en ville, ou alors à la campagne, pourquoi pas près de sa maison d’Epalinges. Mais Michel Layaz a choisi le lieu : ce sera un pont autoroutier. Perché immobile au-dessus du rugissement automobile, l’écrivain reçoit l’onction du photographe avec un détachement amusé, un brin crispé mais pas mécontent de s’exposer dans un si singulier environnement. Sous le veston sage du profes- seur, la chemise de l’écrivain frétille du col, au vent matinal de Lavaux. Ses audaces, Michel Layaz ne les porte pourtant pas en étendard. La révolte rimbaldienne, abrasive et tumultueuse, ne fut pas la sienne. Ce tout juste quinquagénaire, fils de l’homme de radio Alphonse Layaz, a attendu la trentaine pour publier son premier roman, Quartier Terre, inves- tissant le marigot des lettres romandes avec rapidité, facilité et bonheur. « Je n’ai jamais fantasmé le statut d’écrivain. L’acte d’écrire m’importait plus. A l’uni, j’avais fait un mémoire sur Cendrars : j’étais assez d’accord avec son idée que l’action prime sur l’écriture. J’ai longtemps su que j’écri- rais un jour, mais je voulais avoir un peu vécu. » L’enseignement n’est pas le plus mauvais métier pour tanner son cuir. A l’école professionnelle, le jeune professeur de français accommode son amour pour les mots aux règles de la pédagogie, sous la férule des grands modèles. « Une école d’humilité, pas de frustration. » Il s’offre de régulières escapades d’écriture hors classe, en congés sans solde ou en rési- dence à l’Institut suisse de Rome, entre 1996 et 1997. « A la sortie de chaque livre, je me dis que ça y est, j’arrête, je me suis défait de quelque chose. Puis l’envie d’écrire revient. C’est de l’ordre du désir amoureux, vraiment – jouer avec les mots, retrouver leur musicalité. » Ses partitions plaisent. Les Editions Zoé le distribuent en Suisse et en France, avec le relais prestigieux – rare pour un écrivain romand – de parutions en format poche, au Seuil. En 2003, dix ans après son premier livre, Les larmes de ma mère reçoivent le Prix Michel Dentan et celui des auditeurs de la Radio suisse ro- mande, s’écoulant à près de 10 000 exemplaires. Layaz devient un nom en vogue. « Les récompenses, les articles conséquents dans des revues littéraires, ça fait plaisir, évidemment. Tu découvres aussi les rivalités du milieu littéraire, les jalousies. Après coup, je me rends compte que mon parcours d’écrivain m’a sans doute fait perdre des amis. Je ne crois pas être particulièrement emmerdant, pourtant. » Retour sur le pont. Sous l’arche de béton, le long de ces vignes, Michel Layaz fait rouler le personnage de son onzième roman, Le tapis de course, sorti le mois passé. L’histoire d’un « pauvre type », dénoncé comme tel par un jeune inconnu au début du livre. Deux mots qui, insidieusement, livrent cet homme à l’introspection et font découvrir au lecteur l’enfer d’un esprit contraint par les certitudes, la mé- canique routinière et les lâchetés quoti- diennes. Une littérature de la psychologie qui traverse les livres de Layaz, où les mots guérissent ou condamnent. « Cette matière première me fascine. Je connais des gens qui ont été sauvés de la folie par des mots. A l’autre extrémité, des vies ont été chiffonnées par certaines paroles que l’on ne peut jamais effacer vraiment. Les mots les plus durs sont ceux lâchés par les gens qu’on aime. » Il n’en dira pas plus. L’heure avançant, l’autoroute a perdu de son trafic. Vers l’ouest, elle conduit à Paris, la ville où Michel, sa femme, Véroni- que, et leur fille, Judith, possèdent un appartement sous les combles. Le rêve germanopratin, comme disent les habi- tants de Saint-Germain-des-Prés, fait-il vibrer l’écrivain bourgeois-bohème ? « Je n’y pense pas vraiment. J’aime Paris pour me ressourcer, vivre son offre culturelle. J’y écris rarement. C’est une belle ville, avant tout. Et, contrairement aux préjugés, je trouve ses habitants très sympathiques. » Vers le sud, le bitume mène à Rome, l’autre cité de son affection, présente dans certains de ses livres et où son couple s’est marié. Au moment de reprendre sa voiture, Michel Layaz ouvre un exemplaire du Tapis de course. Il en a souligné plusieurs passages à l’intention de son interlocuteur, soucieux de préciser quelques idées-forces. Le professeur perce sous l’écrivain. Il en convient et rit de bon cœur. « En général, ça intrigue plutôt mes élèves de savoir que je sors un livre. Ils veulent parfois qu’on le lise ensemble, ce que je ne ferai jamais, évidemment. L’expérience pourrait être intéressante, cela dit. »