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C’est toujours un étonnement de se trouver confronté à de la bonne littérature. Et c’est bien cela dont il s’agit ici : un livre qui malgré son apparente simplicité nous emmènera, grâce au talent de l’auteur, dans l’exploration de questions énormes de notre époque : le rapport au travail, à la famille, à l’amitié, au courage en situation de paix, à ce qu’est une vie maîtrisée… Quelque chose qui nous parlera plus que n’importe quelle généralité socio-économique. L’homme décrit dans Le tapis de course pourrait être rangé dans la catégorie des « cadres », vit en zone pavillonnaire assez proche d’une ville et semble contrôler tous les compartiments de sa vie. Jusqu’à l’évènement inattendu, un « pauvre type » a priori sans importance lancé par un jeune a priori insignifiant, mais qui va modifier l’ensemble d’un équilibre illusoire :

« On a beau être blindé, s’être construit des murailles de Chine, avoir l’habitude et la pratique des petites remises en question, de celles qui sont sans danger et sans conséquences, de celles qui donnent l’illusion de réfléchir à sa vie, de peser ses choix, on devine là qu’une brèche a été percée ».

Le héros – si tant est qu’on puisse utiliser ce terme ici – ressent le besoin, après ce « pauvre type », de se raconter à son téléphone pendant ses trajets journaliers en voiture. Là encore, par ce moyen, l’auteur évoque une chose cruciale : cet homme a été tenté par l’écriture mais il s’est trouvé confronté à son absence de talent.

« Sûr que mes mots seraient limpides puisqu’ils étaient les miens, sûr que mes mots allaient tout traverser, et tout transpercer, et tout parcourir, sûr que mes mots ponctueraient le monde de façon inédite, sûr de bien d’autres choses encore, mais les phrases sur mon écran tombaient lourdement, un tourbillon poisseux dépourvu de chair et d’attention ».

Le personnage principal ne s’épargne pas et se décrit froidement comme un homme cassant dont l’empathie tend vers zéro. Le tapis de course évoque la caisse de supermarché où a eu lieu l’incident mais aussi, et surtout, l’engin sur lequel l’homme passe une heure par jour à courir. Son tapis de course est l’élément-clé de sa maîtrise, ce qui lui permet, à travers son heure de souffrance quotidienne, de supporter sa vie construite sur une domination douce de tout. Cet homme travaille dans le milieu de la littérature et de la philosophie et il tient son monde en respect par la quantité d’ouvrages lus. L’une de ses facettes se révèle dans son travail, il distille ses piques, ce qui lui permet d’inspirer une certaine crainte. Il a son « panthéon privé » de citations prêtes à l’emploi et ses mots savamment distribués.

« Au fond de la tête, j’ai une réserve de mots qui, quand je les prononce, brillent comme des médailles de guerre, des mots qui intimident ou affolent, qui tiennent à bonne distance les petits prétentieux qui partout paradent. D’un revers verbal je leur cloue le bec ».

Quand le narrateur rencontre deux documentalistes qui parlent d’un livre, voici ce que cela donne :

« J’ai hésité à leur servir une pensée mémorable du genre : La plus grande partie de la production culturelle de ces dernières années aurait pu être évitée très facilement par un peu d’exercice simple et approprié en plein air […] ».

Le moins qu’on puisse dire c’est que cette description de la production culturelle ne concerne pas ce livre. L’écriture est superbe et d’une précision impressionnante. Un style personnel qui a su insérer du post moderne dans une maîtrise classique de la langue. Admirable sur le plan littéraire. Admirable pour les questions qu’il traverse.

 

Olivier Bleuez 

Source: http://www.lacauselitteraire.fr/le-tapis-de-course-michel-layaz