La déesse, le dandy et l’enfant

Le Figaro littéraire du 24 janvier 2019

Un conte cruel qui se déroule à huis clos dans une demeure bourgeoise

Une demeure bourgeoise, tout en symétrie, pierres de taille, isolée en bordure de forêt. A l’intérieur, parquets, tapis de Perse, lustres de verre. Un goût parfait. A l’étage, un atelier de peintre, également ordonné. Un couple vit là, avec sa fille, Ludivine, neuf ans. La mère, avocate, est l’aisance et l’élégance mêmes. Le père, très bel homme, vêtu de noir, catogan, est artiste. La mère engage Silke, dix-neuf ans, la narratrice de ce treizième roman de l’écrivain suisse Michel Layaz, pour aider leur enfant à faire ses devoirs. Elle la prévient que sa fille, un peu éteinte, «n’a pas de facilités».

Triangle délétère

Silke s’improvise préceptrice et maïeuticienne. En un claquement de doigts, Ludivine sort de sa réserve, se révèle. C’est une fille vive, passionnée, fantaisiste, qui grimpe à la cime des arbres, rêvent que les oiseaux parlent pour lui raconter ce qu’ils voient au plus haut des cieux, aime jouer aux fléchettes et au billard en cachette.

Quelque chose ne tourne pas rond dans cette famille très comme il faut. Jour après jour, Silke observe le fonctionnement du triangle délétère dans lequel ils sont enterrés. Le père ne parle que de lui et de son art. La mère, fortunée, a tout misé sur le talent de son mari. Est-ce elle qui l’enferme dans le rôle de génie incompris ? Ou lui qui vampirise sa femme comme un enfant tyrannique ?

Quatre ou cinq scènes éclairent le tableau. Le père est en rivalité avec sa fille. Tout doit tourner autour de lui. Quant à la mère, elle est déçue par Ludivine qui n’est pas la créature qu’elle aurait voulu engendrer. Les parents ne maltraitent pas ostensiblement leur enfant, mais quelle violence il y a dans leur indifférence, dans la jalousie et le mépris muet qu’ils éprouvent envers elle. Parfois, pourtant, le père, ou la mère, laisse échapper un bon mouvement. La fée Silke parviendra-t-elle à rompre le sort qui pèse sur cette famille ?

Au fil de ce beau conte cruel et sensuel, cruauté des parents enfermés dans un idéal de perfection, sensualité de la petite fille palpitante de vie, on comprend que le véritable artiste n’est pas celui qui le prétend. Dans la tour d’ivoire de son ego et de son esthétisme arrogant, le père, figure du dandy, peint des tableaux sans vie.

Ludivine, elle, a la poésie dans les veines, elle s’enivre de vent et du frou-frou des étoiles. Elle fait son miel de bouts de ficelle, transforme en or la boue des jours qui passent. Rendra-t-elle vie à ses parents, qui, comme la Beauté de pierre du poème de Baudelaire, haïssent µle mouvement qui déplace les lignes» et jamais ne pleurent et jamais ne rient ?

                                                                       Astrid De Larminat