Roman – Sans Silke

Télérama du 27 mars 2019 (no.3611), par Marine Landrot

L’emploi de jeune fille au pair est par définition un travail précaire. Les enfants grandissant, la délégation du pouvoir parental prend fin. La petite Ludivine sait donc qu’il y aura fata lement une vie sans Silke, mais c’est sa vie avec qui intéresse Michel Layaz, auteur romand fort piquant. Si la mère de l’enfant envoie « des bouts de parole comme des projectiles mal assurés », l’écrivain décoche des phrases bien affûtées à cœur de cible et à fleur de peau. Comment a-t-il pu mettre tant d’intelligence dans ce récit d’un tour de garde d’une petite année, tant d’attention aux infimes mouvements de nerfs, de rêves, de pensées ?

Les parents de Ludivine ont trouvé la perle rare, avec cette Silke qui débar que un jour à scooter dans les allées de La Favorite, leur maison bourgeoise construite en bordure de forêt, digne d’un conte de fées. Une baby-sitter sans émotions ni indiscrétions apparentes, sérieuse et appliquée, quelle aubaine. Ils sont trop occupés à contrôler leur apparence et à surjouer leur bonheur conjugal pour regarder le fond de cette eau qui dort. Non pas que Silke soit un marais maléfique ambulant. Au contraire, c’est une citerne d’eau limpide, un puits de lucidité que rien ne peut troubler, malgré les situations gênantes qui se multiplient dans la demeure faussement enchantée. Chacune donne lieu à un chapitre enlevé, où sont distillés les échecs tous azimuts d’êtres lisses en pleine fissuration. Comme dans Théorème, de Paso lini, Silke transforme la famille qui l’abrite, mais sans avoir recours à la moindre tentative de séduction. Elle est l’œil omniscient et le rire intérieur, soupape qui donne une grande légèreté à ce roman d’apprentissage à tous les étages.