Pascale Zimmermann dans La Tribune de Genève puis 24 Heures (mars 2011)

Ecrire pour s’éloigner du silence des assassins

Elles sont deux Alice, dans ce pays de mots et merveilles que leur dessine Michel Layaz. Deux très jeunes femmes, nées le même jour mais pas la même année, sœurs siamoises sauvages et fantasques, pétaradantes de vitalité, ingénues et libertines. Elles vivent dans une vieille demeure à deux pas du lac, consacrée à tous leurs délires : décoratifs, gustatifs, olfactifs, érotiques. Elles y vivent seules, depuis que leur père est interné dans un asile de fous et leur mère partie vivre à New York avec un politicien. La société croit les garder à l’œil en leur expédiant, à intervalles réguliers, une assistante sociale. Tant que la cuisine est propre, les bulletins scolaires excellents et les jeunes filles dociles, la dame se laisse volontiers circonvenir. Sa nuque austère fond de plaisir sous la langue des deux coquines… et voilà dans leur poche le blanc-seing pour une existence sans entrave et autonome. Il y a aussi, aux pieds des Siamoises, un amoureux qui fait ses délices des fantaisies de leur imaginaire et ne demande qu’à être réduit en esclavage. Un amoureux qui vole de l’or pour l’offrir à un mendiant ou le semer dans une banque ; qui disparaît sans demander son reste quand elles clignent trois fois des paupières ; auquel les diablesses laisseront un jour, en partant sans tristesse, « un paquet de feuilles blanches. Parce qu’il faut écrire des livres, parce qu’il n’y a rien de plus important. Pour échapper au pire. Pour s’éloigner du silence des assassins. » Michel Layaz n’est pas loin…

Pour ces deux sœurs, l’écrivain de 47 ans, né à Fribourg, qui vit entre Lausanne et Paris, déploie une richesse langagière inouïe. Chaque phrase est un feu de Bengale de lettres qui étincellent les unes après les autres. Et ces listes ! des ribambelles de mots encolonnées sur des pages entières, à vous donner le tournis. Michel Layaz sait heureusement les arrêter juste à l’instant où elles pourraient faire du genre et lasser. On savait son écriture foisonnante et joyeusement baroque, mais là, le sommet est atteint. Alors qu’il pourrait nous faire larmoyer sur l’enfance de ces deux jeunes filles, la dépeindre brisée par la folie du père aimé (qui sombre doucement dans le mutisme pour avoir crié trop fort sa révolte), cassée par l’abandon d’une mère évaporée, l’écrivain préfère nous embarquer dans une errance poétique et jubilatoire. Non sans écorcher au passage tout ce qui le dérange : l’affectation, la mesquinerie, les écrivains prétentieux, le culte de l’argent, les psychiatres présomptueux, la médiocrité, les « petits garçons à la cervelle fade, au cœur fade, aux histoires fades, à la langue fade, aux yeux verdis de morve ». Grâce à Layaz, le lecteur échappe à tout ça… le temps d’une lecture.