Jacques Sterchi dans La Liberté (février 2011)

Pour espérer « contredire les hostilités du monde » « plein d’hyènes aux dents longues », il faut écrire des livres ! C’est la généreuse invective qui clôt le dixième roman de Michel Layaz, Deux Sœurs. On connaissait le talent de l’écrivain lausannois. On est pourtant épaté par la richesse langagière de ce nouvel opus. Scansion du rythme, listes délirantes, images saisissantes : le ton adopté par Michel Layaz épouse parfaitement la fable que nous conte ce roman. Il s’en dégage une véritable musicalité tourbillonnante. Les deux sœurs adolescentes habitent seules dans leur maison. Leur père est reclus dans un hôpital psychiatrique. Leur mère est partie à New York avec un politicien… Dans la maison puis dans la ville, elles vont imaginer une vie déraisonnable, des choses « sans usage et sans raison » une vision poétique du monde, un arbre magique. Avec « l’amoureux » qu’elles autorisent à venir les visiter, elles vont subtiliser trois lingots d’or pour les disperser dans la nature et même dans le hall d’une banque… Elles sauront érotiquement séduire l’assistante sociale censée les surveiller. Bref c’est à une folle sarabande que se livre Michel Layaz dans une succession débridées de virées nocturnes et de jeux, de décorations domestiques et de réflexions sur la vie et la mort. Il y a beaucoup d’ironie dans ce livre. Qui épingle au passage – exercice qu’adore apparemment Michel Layaz – les petits chefs, les autoproclamés grands écrivains, les machos, l’idiotie, la tristesse du monde. Si les deux sœurs oscillent entre douce folie et franche sauvagerie, elles maîtrisent l’art de la révérence. Elles entendent vivre, et non pas mener une révolution. Il y a pourtant de la mélancolie, une vague conscience de la mort inéluctable. Car les jeux, dans ce roman, ne guérissent ni de l’absence ni du temps qui passe. Ce temps qui pousse le père dans l’aphasie. Il faudra pour les deux sœurs songer à partir. Alors, conclut Michel Layaz, il ne reste qu’à écrire des livres, « parce qu’il n’y a rien de plus important. Pour échapper au pire. Pour s’éloigner du silence des assassins. » Roman truculent, sautillant,Deux Sœurs apparaît comme un rayon de soleil dans la si souvent morne production éditoriale romande.