Lisbeth Koutchoumoff dans Le Temps (février 2011)

Adolescentes en rupture enchantée

Deux Soeurs de Michel Layaz est un conte sensuel qui puise à l’art contemporain.

Il y a des scènes enchantées dans Deux Sœurs de Michel Layaz. Des moments où l’on se tient tout près des extases de ces deux jeunes filles en rupture, restées seules dans leur maison pas loin du lac depuis que la mère est partie vivre à New York et que le père séjourne en hôpital psychiatrique. D’autres moments où l’on reste à l’extérieur de ce conte où le plaisir des mots lustrés, des mots qui chantent et embaument se mue en exercice de style.

On retient que les deux sœurs sont des poétesses de l’instant, des sculptrices de bonheurs à créer de toutes pièces, des metteuses en scène du temps qui serait un éternel théâtre. Voilà leur force qu’elles travaillent en vulcanologues de leur propre jeune existence. Leur faiblesse, l’absence des parents aimés les font tanguer sur un fil de tristesse qui devient la source, vrai geyser, de nouveaux jeux dans la maison et en dehors avec la complicité d’un amoureux indéfectible.

Le trio passe de happenings dans la rue à des saynètes coquines dans les chambres vides de la demeure. Michel Layaz glisse, dans ces improvisations très travaillées sous leurs airs foldingues, des références directes à des œuvres d’artistes contemporains, des installations de Giuseppe Penone que les deux sœurs recréent, des vidéos de Pipilotti Rist dont elles s’imbibent.

Autre trait saillant de ce dixième roman, les listes de mots. Comme les deux sœurs empilent, conservent, recueillent des senteurs, des matières, des objets, des coquilles d’escargot, l’auteur crochète des colliers de mots, ensorcellement volontaire et émerveillé de leur pouvoir.

On ne peut s’empêcher de penser au film tchécoslovaque Les Petites Marguerites (1966). Les jeunes héroïnes du film de Vera Chytilova s’entêtaient consciencieusement à collectionner les actions les plus ravagées pour s’approcher de l’état du monde. Les deux sœurs, avec la même persévérance, poursuivent au contraire la piste de la confrontation au monde, de la dénonciation douce, de la provocation de l’éclat poétique.

Michel Layaz s’amuse et décoche aussi des flèches sur les obsessions consensuelles actuelles, comme se déclarer pour la paix, en restant très vague. Les deux sœurs et leur amoureux se postent dans la rue et vendent aux passants des abords d’un grand magasin très chic des brins de paille colorés « pour la paix ». Et « quand elles sont fatiguées des enchantements que la paix exerce, elles affirment que les brins de paille sont des remparts contre le Mal ». Les passants veulent savoir évidemment de quel mal il s’agit. Les jeunes filles, avec un grand sérieux, listent alors les grandes peurs collectives en vrac : le fanatisme, le cholestérol, la pédophilie, la cigarette, la guerre, les dictatures…

Source: http://www.letemps.ch/Page/Uuid/c03d70e8-3627-11e0-aa25-511990c3a24b