Anne Pitteloud dans Le Courrier (26/02/2011)

Rebelles aux semelles de vent

Avec une joyeuse liberté de ton, « Deux soeurs » de Michel Layaz célèbre l’amour et l’insoumission.

Sa présence reste discrète. Elle est pourtant centrale. Un majestueux tilleul trône dans le jardin des deux soeurs. Dans l’entrelacs de ses branches, il accueille leurs rêves et le silence. L’univers romanesque de Michel Layaz est peuplé de ces arbres qui surplombent le monde de leurs couronnes bruissantes. Ils sont des pivots de silence qui abritent et protègent de l’agitation humaine, de calmes compagnons reliant d’un élan doux ciel et terre, étoiles et nuit souterraine. Dans Cher Boniface, l’indolent héros venait déployer ses rêveries sous leurs frondaisons. Dans le dernier roman de l’auteur lausannois, les deux soeurs se réfugient dans le vaste tilleul, y fêtent leur anniversaire, ressentent simplement sa magie. Avant de redescendre, elles « lancent un bout d’écorce en essayant de le faire voler le plus longtemps possible, persuadées que l’esprit du tilleul ira féconder la terre et les humains ». Deux soeurs est construit de ces gestes enfantins, en une suite de scènes souvent insolites qui trahissent une attention amoureuse au vivant. Ce dixième roman de Michel Layaz arpente le territoire enchanté de deux adolescentes qui mènent leur vie en toute liberté, dans une maison de famille désertée par les adultes. Leur mère vit à New York avec un politicien, leur père en asile psychiatrique après avoir brisé le tympan de son chef en lui hurlant dans l’oreille. Quant à l’assistante sociale chargée de veiller sur elles, les deux soeurs ont vite fait de la dérider, de défaire son chignon serré et de l’ouvrir au plaisir.

« nous sommes le galet lisse… »

Leurs univers se teinte d’une grâce sauvage. Il est défini par une série de règles du jeu et de rituels qui parent le réel d’un grain d’heureuse folie. Pour être accepté dans leur monde, « l’amoureux » doit par exemple respecter douze mesures, qui vont de la préparation de goûters d’enfants à l’injonction de « marcher pieds nus sur le gravier sans faire de bruit, sur les fleurs sans les abîmer, sur les ronces ou les touffes d’orties sans sourciller, sur les limaces sans être dégoûté », en passant par l’invention d’une langue nouvelle « qui parvienne à éclairer le fond des grottes, à retourner les vagues, à mettre le feu aux casernes, à geler sur place petits et gros potentats ». Michel Layaz affectionne les listes, longues énumérations qui se déroulent et s’enroulent de sensuelle manière et juxtaposent le trivial au poétique, les choses aux émotions. Ainsi quand les soeurs – anonymes et indifférenciées – jouent au jeu des objets : « Nous sommes le galet lisse sur lequel le talon d’un homme se pose, (…) le souffle des pétards juste après la détonation, (…) la poix des arbres qui vient se déposer sur le col blanc d’une chemise, (…) le drame qui tôt ou tard pète avec fracas à la gueule du vivant ». Le roman est ainsi structuré en courtes scènes d’une simplicité vive et mutine, qui décrivent les jeux poétiques, idées loufoques et révoltes jouissives des deux filles, le tout sous-tendu d’une note plus basse où profondeur et douleur pulsent doucement. On voit les adolescentes collectionner les coquilles d’escargot, improvisant des concerts de coques délicatement saisies avec les orteils ; rendre visite à leur père, soigné par un psychiatre-poète dans un bâtiment qui a « la couleur du crépuscule, le goût d’une grosse fièvre » ; recouvrir le sol d’une chambre de feuilles sèches, crissantes et moelleuses ; voler des lingots qu’elles sèment dans la ville ; chasser à coup de faux un écrivain « qui prétend aux abîmes et aux ombres ». Bref, elles « jouent, jouissent, sans se lasser, sans demander comment naissent les jeux ».

danse endiablée

Epicuriennes, polissonnes et souveraines, les soeurs entraînent la prose de Michel Layaz dans une danse endiablée dont la liberté est acte de résistance. Le roman semble chanter, porté par un rythme trépidant, des langueurs voluptueuses et des listes allègres, des jeux de langage et de gourmandes allitérations : une manière de poser la poésie contre le cynisme, l’amour et la nature contre une certaine réalité, l’insoumission contre le poids des convenances. Le ton séduit, tout comme la radicalité du propos. Deux soeurs marque cependant un certain relâchement en son milieu, dû à l’aspect parfois répétitif des procédés – ainsi des listes hétéroclites, des rythmes trop identiques. On aurait également souhaité que la narration se cristallise pour donner davantage forme à une intrigue : une progression dramatique plus nette aurait joué le rôle de liant entre les scènes disparates et mieux captivé l’attention du lecteur. Reste que Deux soeurs éclate d’une joie proche de la sagesse et que sa conclusion, poignante, répercute durablement ses ondes de choc. Alors que le père aimé sombre dans l’aphasie, les soeurs se font vagabondes et laissent derrière elles un paquet de feuilles blanches. « Parce qu’il faut écrire des livres, parce qu’il n’y a rien de plus important. Pour échapper au pire. Pour s’éloigner du silence des assassins. »

Source : http://www.lecourrier.ch/rebelles_aux_semelles_de_vent