Jean-Louis Küffer dans 24Heures (février 2003)

Au nom de la mère

La relation mère-fils hante le nouveau livre, incisif et substantiel, de l’auteur lausannois Michel Layaz. Un thème à multiples variations.

Le « livre de la mère » pourrait désigner un genre littéraire en soi, qui va de l’hymne de tendre célébration, comme Le livre de ma mère d’Albert Cohen, au réquisitoire dressé en mémoire de la dominatrice ou de l’abusive, tels l’admirable Post mortem d’Albert Caraco ou, beaucoup plus connus, Génitrix de François Mauriac et Vipère au poing d’Hervé Bazin, en passant par l’hommage affectueux d’un Georges Haldas, dans la mémorable Chronique de la rue Saint-Ours, ou d’un Maurice Zermatten dans le très émouvant O vous que j’ai tant aimée.

Or, à l’instant où reparaît la Lettre à ma mère de Georges Simenon — autre classique de la catégorie —, l’auteur lausannois Michel Layaz nous revient, dans son cinquième et meilleur livre, avec un récit relevant à la fois des souvenirs d’enfance d’un garçon à peu près comme les autres, de la réflexion « en acte » sur les pouvoirs et les limites du langage et de l’exorcisme à connotation psychanalytique.

« Ma petite princesse »

Le narrateur figure l’éternel « petit dernier », derrière ses deux frères aînés, et sa naissance a tiré des larmes à sa mère. Une photo prise peu après la venue au monde de l’enfant (l’unique, à vrai dire, où il se trouve seul avec sa mère) en témoignait d’ailleurs, qui a fait parler une voix anonyme de « flux effrayant ». La réapparition du document dérange si fort la mère qu’elle le poubellise aussitôt avant que, de nuit et en douce, le petit, ressentant ce geste comme un deuxième rejet, n’aille la récupérer comme un talisman.

Ce sentiment d’être rejeté, qui ne correspond pas à une situation particulièrement cruelle ou dramatique, est proportionné au désir du petit d’être reconnu ou gratifié d’ « une parole d’intimité rassurante ». Or les cajoleries dont l’accable parfois sa mère, qui le déguise en fille, l’appelle « ma petite princesse » et le traîne chez un coiffeur de luxe, il les pressent adressées à quelqu’un d’autre. Au demeurant, il connaît aussi, et notamment dans le royaume odorant de la cuisine où il est seul reçu, de vrais moments de bonheur en compagnie de cette mère qu’on sent forte et sensible, narcissique mais intelligente, avec des pointes de méchanceté jaillies d’une sorte de confusion trouble. La tendresse ambiguë qu’elle voue au petit garçon est rendue dans l’une des scènes les plus fortes du livre, où une séance de caresses presque lascives se transforme presque en lacération. Et c’est avec une sorte de cynisme tranquille, après avoir laissé son fil aîné se cogner très durement la tête à une poêle qu’elle tenait bien en main audessus de lui, sous les yeux du petit médusé, qu’elle explique à celui-ci qu’il devrait se méfier de chacun en ce bas monde … y compris de sa propre mère !

Un autre « accouchement »

Le déclencheur de cette remémoration-exorcisme, on l’a appris en préambule, correspond au désir de la compagne du narrateur de l’entendre parler avant de l’étreindre. Constitué de récits successifs dont les titres-objets (La statue, La canne à pêche, Le couteau à viande, Le peigne noir,

etc.) constituent autant de petites nouvelles, le livre est comme « lié » et rythmé par le contrepoint d’une espèce de discours amoureux fragmentaire façonnant peu à peu la deuxième figure féminine du livre.

Ce transit affectif et sexuel, sur toile de fond œdipienne, passe par une prise de parole qui affronte les mots de la mère (le père est un complice plus lointain et muet) qui détiennent « le pouvoir de ravir, d’enjôler, c’est-àdire de jeter les avis malvenus dans une cage, une geôle ». Un peu téléphonée à notre goût, la scène de la mère surprise par l’enfant en train de se masturber au milieu d’une centaine de livres ouverts, dont les couleurs lui évoquent des orchidées, dit pourtant bien le type de jalousie que le garçon éprouve envers les mots, précisément, que sa mère semble lui préférer.

La démarche de Michel Layaz pourrait se borner à l’explication schématique, alors qu’elle devient ici implication vivante, vécue par une langue qui restitue, dans leurs nuances, tous les désarrois, les humiliations, les infimes blessures à cicatrices durables, mais aussi les effusions, les petits bonheurs, les premiers troubles sensuels, les échappées dans le sillage d’un magicien ou d’une femme bien en chair, les premiers refus aussi et les premières prises de conscience personnelles, dont le meilleur exemple est donné dans l’épisode poignant du cousin « anormal » dont l’eau de vidure de la baignoire emporte toutes les avanies de ce bas monde.

Récit mimétique d’une libération, Les larmes de ma mère représente aussi, pour l’écrivain lausannois, une belle avancée du point de vue de l’écriture. Malgré quelques relents de lyrisme « adolescent », un important travail de narration et de fiction dégage ce nouveau livre de ce qu’il pourrait avoir d’anecdotique ou de nombriliste, pour le faire entrer en résonance avec les désarrois et les rebonds de chacun d’entre nous.