La Confrérie des libraires extraordinaires (28/10/2013)

L’homme tapis

Après avoir fait l’éloge du Bel Otage et nous être attardés sur la belle surprise que représente la lecture de La Scierie (éditions Héros-Limite), nous retournons en Suisse et plus exactement chez Zoé, maison d’édition genevoise qu’une nouvelle génération de lecteurs découvre en ce moment mais qui fêtera bientôt ses 40 années d’existence. Le catalogue de cette maison contient quelques 750 titres, on y trouve des auteurs prestigieux tels que Nicolas Bouvier, Robert Walser et Agota Kristof pour ne citer qu’eux, ainsi que quelques voix contemporaines (Jérôme Meizoz, Roland Buti et Max Lobe) qui ont la particularité de raconter avec finesse et distance l’ordinaire de notre époque.

Michel Layaz est de ceux-là. Dans Le Tapis de course, son dernier roman, les petites perfidies de la vie ordinaire sont narrées dans un journal tenu par le directeur du « secteur littérature et philosophie de la grande bibliothèque ». Collègue hypocrite, mari détestable, père transparent, l’homme est un condensé de malhonnêteté, de cynisme et de fausse modestie. Sa carrière a été menée avec maîtrise, il contrôle sa vie jusqu’au moindre détail. Il ne connait ni émotions, ni empathie, rien ne l’effleure, sur lui tout coule. Sauf un détail qui vient tout bouleverser et remettre en cause les certitudes d’une vie réglée au millimètre. Vous l’aurez compris, le grain de sable qui vient enrayer la belle mécanique de cet homme sans faille n’est qu’un prétexte à raconter son quotidien. Malgré la faible teneur dramatique, malgré une intrigue presqu’inexistante, l’auteur arrive à nous emmener dans les moindres recoins d’un personnage finalement complexe et humain. D’abord drôle, le roman réussit très vite à nous agacer. Malgré la succession de clichés sur l’égoïsme de l’homme moderne, le personnage s’incarne. La plume de Michel Layaz excelle dans le registre de la satire sociale contemporaine. A la fois empreinte de beaucoup de retenue et volontiers suggestive, elle peut aussi faire mouche par sa brièveté et sa force. Écrire ce genre de roman me semble être l’exercice le plus complexe. Chez Michel Layaz, la simplicité n’est qu’apparente, son ordinaire regorge d’épaisseur.