Mélanie Carpentier dans Evene.fr , entretien de juillet 2009.

Lenteur rebelle

Propos recueillis par Mélanie Carpentier pour Evene.fr – Juillet 2009

Michel Layaz a plus d’un tour dans son sac et le prouve avec son dernier roman ’Cher Boniface’, l’histoire d’un dandy érudit et indolent qui ne prend du monde qui l’entoure que des instants de plaisirs. Promenade littéraire en compagnie d’un auteur pour qui la littérature est une affaire sérieuse. Chez lui l’écriture se fait vitale, les mots nécessaires et le rythme essentiel. Michel Layaz a l’art de vous attraper par la taille pour vous faire tournoyer. Sa réalité est autre, son regard incisif. De quoi s’adonner aux vrais plaisirs de la lecture dans cette période estivale propice aux pauses romanesques. Balade un peu folle au bras de son personnage principal Boniface, dont la lenteur a des allures de rébellion dans un monde médiocre et bien tiède.

Qui est Boniface ?

Un indolent qui n’a guère envie de prendre part, qui préfère regarder de loin le monde comme il va. Mais ce n’est pas pour autant un simple paresseux, une ombre errante : s’il n’attend rien du monde qui l’entoure, il contemple comme une offrande ce qu’il peut y avoir d’agréable autour de lui et il trouve beaucoup de plaisirs dans la lecture. Ne pas gêner, ne pas être gêné, éviter autant que possible les contraintes, voilà en trois mots la sagesse assez simple du personnage. Ce que Boniface n’a cependant pas prévu – et c’est là quelque chose qui me tient à coeur, à savoir la rencontre qui vient tout bouleverser, qui vous catapulte là où vous n’auriez jamais imaginé aller -, c’est de croiser Marie-Rose, une femme énergique, moderne et décidée, une femme aux antipodes de ce qu’il est lui, une femme qui n’a pas une minute à perdre alors que Boniface a tout son temps. Marie-Rose veut s’immiscer dans le cours du monde, intervenir, elle croit à l’action : autant de propositions qui hérissent les poils de Boniface. Et pour elle, par amour, il va se mettre à travailler, et peut-être même à écrire un… roman.

Une fois de plus c’est une femme qui libère la parole de l’homme. Quel sens donner à tout cela ?

Tout ce que nous faisons de beau, nous le faisons pour ceux que l’on aime. Mes personnages aiment des femmes, c’est donc logiquement pour elles qu’ils se dépassent, voire se surpassent. Boniface n’échappe pas à la règle. Mais cela n’est pas le plus important : la femme, en donnant la vie transmet la parole, la parole qui est le souffle dans la chair, et chaque individu doit parler sa langue, la découvrir, remonter en quelque sorte vers ce don de la parole qui est marqué par le féminin. C’est Marie-Rose qui donnera à Boniface la possibilité de prendre la parole. La prise de parole est très souvent masculine dans notre culture : déclamer, proclamer, haranguer… Gageons que Boniface n’oubliera pas l’origine de cette parole pour la servir au mieux.

Croyez-vous en une certaine lenteur rebelle qu’incarne, ici, Boniface ?

Un être gentil, bienfaisant, lent, ne jalousant personne et sans volonté de puissance est peut-être aujourd’hui un vrai rebelle. Une majorité de personnes est méchante, malfaisante, envieuse et assoiffée de domination. Boniface se méfie des changements et de la frénésie perpétuellement renouvelée qu’on nous affirme indispensable. Lors de sa première visite à Rome, il ne va pas plus loin que le bout de la première rue qui lui fait face en sortant de la gare, sentant dans son corps, après avoir dégusté d’innombrables cafés, la même extase que certains mystiques. A toute vitesse, l’expérience eut été autre.

Terne, moite, médiocre : est-ce ainsi que vous regardez le monde qui vous entoure ?

Rien n’est figé heureusement ! Il y a du mouvement et de la plasticité. Et si je peux me trouver terne, moite et médiocre un jour, je peux aussi me regarder peu après sous un angle nettement meilleur. Et ces visions peuvent alterner au sein d’une même journée. Si je pose souvent un regard assez triste sur la nature humaine et sur le monde (les arguments et les faits ne manquent pas), il y a au quotidien des scènes joyeuses, touchantes et drôles. Il s’agit de ne pas les rater, de s’en réjouir. Je me sens plus pessimiste que désespéré, ma nature profonde me sauve du désastre. Je n’y suis pour rien, c’est un héritage, une chance certainement. Ce qui parfois m’agace, c’est comment certains acceptent de se contenter de ce qu’ils vivent, de si peu, c’est-à-dire de mener une existence mécanique faite de minuscules satisfactions, une existence contre laquelle ils ne se donnent pas les moyens de réagir. Je ne dis pas que ce soit facile certes, mais en même temps ne doit-on pas être exigeant avec soi-même ? Et pour soi-même ?

Pour un pessimiste, vous signez un roman profondément optimiste

Si célébrer l’amour heureux, s’emparer du monde par les mots et par les sens, fustiger les pitres qui se précipitent sur les places à pouvoir, c’est faire preuve d’optimisme, alors ce livre est optimiste. Autant qu’optimiste, il me paraît assez joyeux ; la joie : dernier acte subversif possible ?

’Cher Boniface’ accentue les traits. Si je vous dis qu’il y a quelque chose de rabelaisien dans votre récit, vous me dites…

Tant mieux ! La langue française, si elle avait suivi l’influence de Rabelais, si elle n’avait pas subi le corsetage imposé par les régents, les policiers et les curés de la langue, serait à coup sûr plus savoureuse encore qu’elle ne l’est déjà. Pour rien au monde je ne veux retranscrire la réalité telle quelle. Cela m’ennuie. Mon histoire est ancrée dans la réalité mais pour aussitôt s’en distancier. C’est d’ailleurs par ce truchement que ce qu’il peut y avoir d’enfoui remonte le mieux à la surface. Parfois dans l’excès, y compris langagier, forcer le trait me paraît vital dans notre ère où prédomine l’extrémisme du juste milieu, la pensée consensuelle au prix de tous les reniements. La langue offre du jeu, profitons-en. L’affaire est sérieuse.

Est-ce ainsi, en tant qu’enseignant, que vous présentez le langage à vos étudiants. Une essence indispensable à la survie ?

Vous savez, j’enseigne à la fois dans un lycée professionnel et dans une école publique d’art, à l’Institut littéraire suisse. Dans la première école, je suis confronté à des gens pour qui la langue est parfois une ennemie, souvent une entorse, toujours un problème. Les élèves souffrent et je veux les réconcilier avec la langue. Les mots engendrent la réalité. S’il n’y a pas de mots, tout s’écroule, ou presque, voilà ce que je veux leur faire comprendre. Et si les mots peuvent être malheureusement des armes (il suffit de voir certains manieurs du verbe qui se servent de leur talent pour écraser, pour humilier, pour détruire), ils peuvent être plus encore, un allié qui permet d’éclaircir le monde quand il doit être éclairci, de l’opacifier quand il doit être opacifié, un allié qui permet encore de fuir, car la fuite n’est pas du tout une lâcheté quand elle passe par la création qui est constitutive de l’être. Dans la seconde école, je suis confronté à des gens qui ont choisi les mots comme matériau privilégié à même d’engendrer des formes. Ils en attendent beaucoup, et là il faut parfois freiner les ardeurs, leur rappeler que les mots contiennent du mystère, ou en révèle ; ces facultés sont précieuses dans une société qui prétend tout maîtriser, tout expliquer. C’est une affaire de respiration, donc de souffle, donc de vie. Des phrases qui ne dépassent pas leur simple signification n’appartiennent pas à la littérature mais à autre chose.

Est-ce qu’écrire à la troisième personne vous a ouvert de nouvelles perspectives ?

L’impression parfois, parfois seulement, de mener mon livre comme un « vrai » romancier qui a une certaine maîtrise sur le monde qu’il engendre. En ce sens, ’Cher Boniface’ est un livre plus linéaire que les autres, tous écrits, en effet, à la première personne. Cette expérience m’a permis d’avoir une vue plus surplombante, de jouer les grands manitous qui agitent leurs marionnettes de papier. Mais au final j’ai souvent été entraîné par le texte, perdant pied, m’égarant, secoué sur le chemin chaotique et cahoteux de l’écriture. Sans cet inconnu, sans ce mystère, écrire ne vaudrait pas la peine, et je vous avouerai que ce « il » a vite eu les vertus du « je ».

Il est également beaucoup question dans votre livre de l’illusoire postérité des écrivains. Existe-t-il un complexe de l’écrivain francophone selon vous ?

Fernando Pessoa disait : « De vagues intuitions sur une vague illusion – voilà le lot, et pas davantage, des plus grands hommes. » Francophone ou pas, la question devient du coup très annexe même si je ne doute pas une seconde que le monde entier serait bien pire sans les intuitions et les illusions de ces hommes-là ! Ceci dit, je me réjouis du jour où on entrera dans une librairie parisienne, que l’on ira au rayon littérature et que les livres de tous les écrivains seront classés par ordre alphabétique, quelle que soit la langue ou le pays d’origine de l’auteur.

La carrière de couchettiste de Boniface vous aurait-elle séduit ?

Aucune carrière ne pourrait me séduire : de la carrière à la mine et de la mine au tombeau, il n’y a qu’un pas, puis un autre.