Lisbeth Koutchoumoff dans Le Temps, 24 janvier 2009.

La jouissance des mots

Dans « Cher Boniface », farce qui égratigne au passage les poseurs de tout poil, Michel Layaz tisse une ode à l’écriture et au pouvoir de la rencontre amoureuse.

Des mots peut venir la joie. Oui. Dans Cher Boniface, son huitième roman, Michel Layaz s’y abandonne et convainc vite le lecteur d’entrer dans l’univers joyeux de cette farce où tout le monde parle en croquant les phrases avec une jouissance et une inspiration parfaitement irréalistes mais contagieuses, un panache jamais flétri pour décrire le monde et l’amour au premier chef, une verve inépuisable pour brocarder et faire le poing carrément, avec application, sur tous les infatués, les assoiffés de pouvoir et d’ordre. Cher Boniface s’inscrit dans la veine loufoque et solaire de La Joyeuse Complainte de l’idiot (Zoé, 2004), autre récit ailé de l’écrivain fribourgeois. Qui investit aussi les tonalités douces-amères de l’introspection, du retour sur l’enfance, dans son livre le plus connu notamment, Le Livre de ma mère (Zoé, 2003), puis dans Il est bon que personne ne nous voie (2006), jeu troublant sur les âges, où le narrateur, proche de la mort, réinvestit la voix de ses 15 ans.

Le rire donc, de nouveau, le bonheur de vivre et d’aimer surtout car l’amour, dans Cher Boniface, tient lieu de fil écarlate, moteur de métamorphoses radicales, déclencheur de découvertes intérieures insoupçonnées. Et, jusque dans l’écriture, exercice poétique et sensoriel particulièrement joyeux. « Elles sont plutôt rares en littérature les scènes d’amour heureuses, de célébration pure, épanouies, pleines, cocasses aussi. J’ai essayé de rendre cela en sachant que cela représente l’un des exercices les plus difficiles pour un écrivain. » Autant le dire tout de suite, elles sont particulièrement réussies ces scènes-là, prises dans cet élan langagier, ces tours de passe-passe entre allitérations, polysémies, et zeugmas, qui parcourt tout le roman.

Michel Layaz a choisi pour discuter le café du Bon Génie, à Lausanne, où il vit. « Parce qu’il est calme et cosy », et complètement vide en ce matin clair de janvier. Sur les deux versants de son œuvre, le sombre et le lumineux, l’écrivain dit que ça lui correspond assez bien. Versant sud et versant nord. « Des livres en pleine lumière et d’autres qui ne clarifient pas, voire qui opacifient. » Ecrire projette en dehors de soi et suscite des surprises, conduit à des choses de prime abord étrangères à soi-même.

Boniface Bé, le héros de ce roman bondissant, ne tient pas du tout à s’aventurer en dehors de lui. Or, Marie-Rose Fessa, aussi fessue que son patronyme l’indique, amoureuse et ambitieuse, journaliste qui plus est, tient mordicus à ce que son nouvel amant devienne écrivain, célèbre, admiré, adulé, évidemment. Mais Boniface, jusqu’à cette rencontre inopinée, drôle et finalement torride au sommet d’une montagne, cultivait la non-intervention, le pas de côté permanent, l’inaction comme art de vivre suprême. Ne surtout pas travailler mais commenter sans relâche le monde en regardant le journal télévisé chez sa mère qui l’héberge. Ne pas se compromettre avec le commerce des ego, des fats et des chefs de tout poil.

Subjugué par sa belle, menacé fissa de ne plus pouvoir jouir de ses étreintes, Boniface Bé se met malgré tout sur le marché du travail. Commence alors pour lui une rocambolesque ouverture au monde, à lui-même et au bout du compte à l’écriture.

La forme du conte, même dénué d’ambition philosophique, le ton, l’ironie, l’attaque contre les détenteurs du pouvoir médiatique, culturel, politique, ce personnage en retrait qui sort dans le monde évoquent immanquablement le Candide de Voltaire. « J’ai depuis longtemps l’envie d’imaginer un Candide aujourd’hui mais ce n’est pas encore pour ce roman-ci. Boniface peut à la rigueur apparaître comme un Candide à rebours puisqu’il n’est pas naïf, il est même érudit. Et il a trouvé son jardin, lui. Il n’accepte de le quitter que sous le coup d’une rencontre amoureuse. »

La rencontre, dramatisée à l’extrême ici, encore plus impressionnante quand elle réunit des êtres que tout ou presque oppose comme Boniface et Marie-Rose, est un thème récurrent chez Michel Layaz. « Les rencontres, amoureuses ou avec l’art, il n’y a que cela qui compte finalement. Elles seules modifient les destinées, influent profondément sur les êtres. »

Les deux amants s’entrechoquent, entre deux chevauchées fantastiques, sur la question de l’écriture. La fatigue immense et par anticipation que ressent Boniface devant les rayonnages de la Bibliothèque universitaire de Lausanne, devant tant de rêves de grandeur totalement oubliés, ne renvoie-t-elle pas à la fatuité de la course à la reconnaissance que l’écrivain suisse romand se doit de faire pour exister au niveau francophone, c’est-à-dire à Paris ? « Il faut savoir une fois pour toutes pourquoi on écrit. Pour les honneurs, pour l’argent, pour la création. Je ne vais pas repousser les marques de reconnaissance quand elles viennent. Mais je m’en moque, en fait. »

Cher Boniface, outre les portraits grossis 100 fois de personnalités culturelles romandes (« ce n’est pas un roman à clé. Les Français ont reconnu d’autres personnes »), peut se lire comme une ode à l’écriture. « A quoi bon écrire ? Alors que le monde ne change pas, que la cruauté, la violence, les guerres, la bêtise demeurent. L’écriture et l’art en général ne règlent pas cela. Mais sans ces niches bienfaisantes, ce serait pire. » C’est ce que Michel Layaz répète aux élèves de l’école commerciale où il enseigne le français. « C’est un engagement très fort pour moi de dire à des élèves qui ne sont pas d’emblée portés vers la littérature ce qu’un rapport aimant à la langue peut apporter. Certains adolescents sont désarmés par rapport aux mots. Ils ne peuvent pas se dire. C’est une souffrance. Devant eux, je me sens à ma place. »