Blaise Hofmann dans Sélection Payot L’Hebdo (25/09/2006)

De la poésie des lapsus

Dans une maison de béton et de verre, l’auteur de Il est bon que personne ne nous voie, son huitième roman, séduit par son accessible exigence.

« Vous verrez, c’est une maison de béton et de verre, vous ne pouvez pas vous tromper. » Effectivement. Si l’auteur habitait les tours informes des Croisettes, à Epalinges, il a pris dernièrement une revanche sur la verticalité, la grisaille et la densité. Son chez lui ressemble à ses livres. Le terreau indéfectible de son enfance et de larges dégagements lumineux, vertigineux, quelque chose qui semble aller de soi, mais dont l’espace est agencé avec une telle minutie – sa femme est historienne de l’art – qu’on s’y attarde, plus longtemps que prévu.

Sur les dalles d’une terrasse ensoleillée, le tricycle renversé de Judith, sa fille de 5 ans, au loin, les trois HLM de Belmont, où vivotent certainement les ados de son dernier roman, Il est bon que personne ne nous voie, une fiction qui distille quelques souvenirs de l’auteur, le vol d’un vélomoteur, les soirées passées sur le toit des immeubles, le bruit de l’autoroute… Michel Layaz se reprend. Décontracté et souriant, certes, mais subsiste, derrière ses lunettes teintées, une légère crainte quant à l’exercice du portrait, « le danger des images partiales ». Ne pas s’égarer, non, se rattacher au concret de la vie.

Son dernier roman est né d’une discussion avec son cousin Gaëtan, familier des homes pour personnes âgées et à l’origine de la « pastille verte » qui libère le narrateur « à l’âge de l’infini », 88 ans. La conclusion d’un livre à réfléchir comme un miroir, car « pour ôter la vie, il faut autant de complicité que pour la donner ». Un roman en deux parties, une suite de témoignages rétrospectifs sur l’adolescence et les états d’âme d’un vieillard, chacune progressant par petites couches successives, des paragraphes autonomes qui donnent des airs de polyphonie.

S’agit-il aussi de moduler les rythmes de lecture ? Plus terre à terre, l’auteur dit avoir adopté cette forme en fonction de sa disponibilité, de moments d’écriture assez courts. Dans la « vraie vie », Michel Layaz enseigne à temps partiel à l’Ecole professionnelle de commerce de Lausanne.

« À l’acte littéraire s’ajoute l’acte de citoyen. » Son huitième roman ne retient que deux instantanés, 15 et 88 ans, et dénonce, en contrebande, les dérives institutionnelles de l’âge adulte, l’école, ses châtiments, son austérité, la politique d’asile, le rejet de la petite Milena, les maisons de retraite. Le tout balancé sur un ton léger, dans une langue qui jubile.

Chez Michel Layaz, du tragique au comique, il n’y a qu’un pas, que franchit lestement le personnage de Raton, pitre social et bouffon de la syntaxe, ado débrouille et « terriblement créatif » qui vit « à l’extérieur des mots ». La poésie de ses lapsus, l’auteur l’a glanée dans la rue. Il a ri un temps, puis l’a inscrite quelque part. « Les alinéas de la vie » le réjouissent particulièrement.

En somme, son oeuvre lui ressemble, locale et voyageuse, pointilleuse et cocasse, « du béton et du verre », la recette d’un auteur en vogue qui – chose extraordinaire ! – se fait une place en France. Non seulement il a un piedà- terre à Paris, pour jouir de « cures roboratives » et étoffer « l’esprit campagnard d’Epalinges », mais Les larmes de ma mère sortent en poche chez Points cet automne. « J’espère ouvrir la voie pour d’autres et inciter les éditeurs français à regarder ce qui se fait ici. »