Rennie Yotova dans Fréquence francophone de Bulgarie No 8 (2006)

Entre la cassette et le cahier – l’écriture de la disparition

Le septième roman de l’écrivain romand Michel Layaz, connu au public bulgare par la traduction des Larmes de ma mère et sa venue à Varna en septembre 2005 pour le colloque des professeurs de français de Bulgarie, vient de paraître. Au-delà des thèmes préférés de l’auteur, du pouvoir des mots, de l’enfance, de la femme sublime que nous retrouvons dans Il est bon que personne ne nous voie, le narrateur aborde le thème de la jouissance et de l’usure du corps, de la vieillesse et de la mort. Sans aucun dramatisme ni tonalité pathétique, Layaz, sur un ton de sérénité et de légèreté limpide, nous suggère que mourir pourrait être un jeu d’enfant : il suffit juste de décider de ne pas avaler une pastille verte, comme un enfant prendrait un bonbon, pour mettre fin à la partie et prendre le voyage de l’infini, devenir invisible, comme le titre le suggère. Pastille verte – c’est par la couleur, symbole de la vie, qu’on choisirait de prendre congé des bois et des prés pour s’enfoncer dans la nuit stellaire. On pourrait appeler cette disparition une belle mort – sans souffrance, complètement assumée, la mort poétique où l’on laisse en offrande au premier et dernier amour une voix enregistrée sur des cassettes et un cahier. En effet, le livre est composé de deux parties qui évoquent les supports de l’écriture : Les minicassettes est le titre de la première partie, beaucoup plus longue que la deuxième qui se présente sous forme de brèves séquences encadrées par des points de suspension et qui racontent les souvenirs d’un adolescent de quinze ans. Ces souvenirs ont été enregistrés sur cinq cassettes par le narrateur vieux, retiré dans un asile de vieillards. Ce que nous lisons donc n’a pas été écrit par le personnage narrateur, qui l’a enregistré, nous entendons sa voix, mais la transcription du texte a été faite par Lucie-Lucifer, l’infirmière angélique de l’asile. Le cahier marron est le titre de la deuxième partie, qui nous projette 50 ans en avant au milieu du XXI-e siècle. Elle est très courte, composée de brefs fragments, écrits par la main fatiguée d’un vieillard qui passe son temps à enregistrer ses souvenirs et à admirer Lucie-Lucifer qui a la même voix que Charlotte. Les personnages de ce roman ne sont pas très nombreux, ce sont les êtres qui ont joué un rôle important dans la vie de l’adolescent. En premier Charlotte, l’enchanteresse ! Une fille de dix-huit ans qui initie le personnage à l’amour, en qui il prend corps, prend conscience de son corps, des plaisirs et des divagations que le corps de Charlotte, collé au sien, peut procurer. Vêtus de nos corps collés, nous couronnons les mers et les continents, grisés de pluie ou de soleil… Mais Charlotte est aussi une alliée, une complice qui cherche les marques d’amour dans des rituels magiques, dans des confessions. Elle est celle à qui on peut tout dire, même les histoires de ses lâchetés. Le premier amour dont la voix berçante se réincarne en dernier amour chez Lucie-Lucifer, qui lui donne la chance de mourir avec dignité. Il y a également le copain, Raton, qui vit « à l’extérieur des mots », à l’opposé du narrateur, qui ne comprend pas le sens des mots, les confond et parle du danger de la bombe anatomique. Le narrateur travaille dans une boucherie pour pouvoir s’acheter un appareil photo. Il y rencontre le patron de la boucherie – Jean-Marc, son employé Walter qui devient son maître de sagesse et puis Giulietta qui fait les plus beaux dessins du monde. Les souvenirs de l’adolescence sont également liés à la maladie du père et à sa mort. Cet évènement donne lieu à une réflexion sur la disparition, sur la vieillesse et la souffrance. Le personnage est frappé par la disparition du regard du père avant la mort et il espère pour sa mère : Je ne veux pas qu’elle perde le courage de vieillir. L’espoir de pouvoir accepter avec sérénité l’inévitable usure du corps et des cellules se trouve dans les pastilles vertes, système mis au point par Lucie-Lucifer, qui a injecté du poison dans le corps du vieillard en lui donnant la chance de choisir le moment de sa mort : l’ antidote au poison sont les pastilles qui doivent être prises chaque semaine. Cette grâce n’est accordée qu’à des élus. A quel moment choisir de ne pas prendre la pastille ? Lorsque « Plus personne ne rêve de moi » ou « Je ne rêve plus de personne. » ou bien avant que le regard ne disparaisse de nous ? Ou bien quand on a déjà épuisé le pouvoir des mots : quand on aime les mots, on trouve les termes adéquats pour convaincre les gens de faire ce que l’on désire qu’ils fassent. ? Quel est le sens que prend une vie entre premier et dernier amour ? Il y a une béance dans le texte, un mystère autour de ce vécu, englouti dans un espace absent de la fiction et dans une temporalité abîmée. C’est peut-être l’espace du titre qui prend la valeur d’une prescription : Il est bon que personne ne nous voie, là, dans cet entre-deux, dont on doit préserver l’intimité. Le titre est certainement polysémique, mais il évoque un espace du secret, de l’invisible, du mystère. L’ intimité de l’acte d’amour, mais aussi de la disparition. Heureuse divagation de l’écriture qui peut donner un autre sens à l’espace-temps : C’est peut-être pour cela que je parle dans le petit enregistreur bleu, pour juxtaposer les espaces-temps, les serrer les uns sur les autres, les rétrécir, jusqu’à ce qu’ils se confondent, que l’espace de maintenant et le temps d’avant se mêlent au temps de maintenant et à l’espace d’avant. Mais la plus intéressante métamorphose qui s’effectue est celle de la voix masculine qui devient écriture féminine dans la première partie et de l’écriture masculine qui est guidée par une voix féminine dans la deuxième partie. Le roman devient réversible, lieu de la plus belle rencontre qui permet de faire confiance à la dernière nuit.