Isabelle Martin dans Le Temps, (26/08/2006)

Entre premier et dernier amour

Pour Michel Layaz, l’adolescence et la vieillesse ont beaucoup en commun. Il le prouve dans son nouveau roman qui juxtapose les espaces-temps avec un rare bonheur d’expression.

Le septième roman de Michel Layaz paraît au moment où le Seuil reprend en poche Les Larmes de ma mère, celui de ses livres qui a valu à l’écrivain lausannois son plus vif succès critique et public, en France comme en Suisse. Après ce récit où l’on voyait un jeune garçon s’affranchir de la tutelle maternelle, il avait aussitôt enchaîné en donnant la parole aux pensionnaires décalés de La Demeure dans La Joyeuse Complainte de l’idiot.

L’adolescent de son nouveau roman d’apprentissage, Il est bon que personne ne nous voie, n’a rien de décalé, lui. Il paraît même remarquablement équilibré et ouvert au monde qui l’entoure, à l’école, en famille ou dans la boucherie où il travaille chaque fin d’après-midi pour gagner de quoi s’acheter l’appareil photographique qui lui permettra de tirer le portrait des habitants de son quartier. Ce sont de courtes scènes de sa vie quotidienne que ce narrateur de 15 ans offre en partage, avec une fraîcheur de regard qui le rend immédiatement sympathique.

« Quand j’écris, le titre me vient au début, il déclenche certains épisodes ou dirige l’histoire », confiait l’écrivain au moment de recevoir le Prix Michel-Dentan. Si elle s’applique pleinement à ses deux précédents romans, la remarque est moins évidente pour le lecteur s’agissant de celui-ci, même si le narrateur (dont on ne connaît pas le prénom) se laisse initier par son amie Charlotte, 18 ans, à d’étranges rituels… Elle l’entraîne en effet en forêt afin de récolter les yeux et les queues d’animaux morts qu’elle prélève « avec une ardeur calme, une pudeur brûlante ». Les yeux seront lancés dans la nuit du toit de l’immeuble, en offrande au ciel, tandis que les queues serviront d’ornement à une pèlerine, « un habit de folle ou de prêtresse ».

A cette figure d’initiatrice s’ajoute, pour le narrateur désireux de grandir, celle d’un maître en sagesse : Walter, l’employé italien de la boucherie qui habite avec sa vieille tante Giulietta « la cathédrale », une vaste maison entourée d’arbres construite par son père maçon. Avec lui, l’adolescent découvre « la mort ordinaire, la mort commune » aux abattoirs de la ville, où il va choisir trois bêtes pour la boucherie. Rude expérience qui préfigure celle qu’il sera amené à partager bientôt avec sa mère, car son père est gravement malade. Mais la tonalité de ce récit d’amour et de mort n’a rien de sombre, traversé qu’il est par de grandes explosions de rire collectives. On les doit au meilleur copain du narrateur, Raton, pour qui les mots sont le plus souvent des pièges (il parle de découvrir le poteau rose ou du danger de la bombe anatomique), quand ils ne relèvent pas d’un sens inattendu de l’à-propos qui transforme ce cancre en demi-dieu. A la fin de la première partie du récit, de loin la plus longue, on voit le narrateur inventer son propre rituel pour devenir aux yeux de Charlotte « fort de tous ses manques ». Dans la seconde partie, on le retrouve seul, mais semblable à lui-même, en 2051 (à 88 ans, l’âge que l’auteur aura à cette date). Devenu pensionnaire d’un asile de vieillards, il a noué avec son infirmière Lucie, qu’il surnomme Lucie-Lucifer, une complicité plus lucide que tendre, fondée sur une manière d’apprivoiser la mort en vérifiant chaque jour son désir de vivre. Tour à tour ange, idole ou sirène, cette mangeuse d’anchois lui a fait cadeau d’un petit enregistreur qui lui permet de « juxtaposer les espaces-temps » en se remémorant les désirs et les rêves de son adolescence.

Fin de partie sans rien de funeste, comme un largo poétique apaisé : dans le ciel, « le ciel à la marelle », le narrateur voit partout des astres, comme jadis il dialoguait avec les étoiles en compagnie de Charlotte. Par son écriture jaillissante et la grâce d’images mystérieuses, Michel Layaz s’impose en maître du secret des âmes.