Alexandre Fillon dans Livres-Hebdo, août 2006

La dernière bande

Il est bon que personne ne nous voie du Suisse Michel Layaz est le double récit, celui d’un éveil à la vie puis d’une préparation à la mort.

On croise les doigts en se disant que, cette fois, Michel Layaz va enfin connaître en France le même succès critique et public qu’en Suisse. Il est bon que personne ne nous voie, son septième roman, paraît chez Zoé en même temps que l’un de ses plus beaux livres, Les Larmes de ma mère (Zoé, 2003) qui ressort en Points Seuil. Son jeune narrateur nage en pleine adolescence – on apprendra à mi-chemin qu’il avait quinze ans à l’époque des faits, qu’il est devenu vieux et s’apprête à mourir, enregistrant ses souvenirs d’antan. Le garçon habite une ville où l’on peut apercevoir les lumières d’Evian et de Thonon. Il va toujours à l’école, mais donne aussi un coup de main dans une boucherie. Le patron s’est fait tatouer sur le bras un taurillon en l’honneur de son troisième mariage – l’heureuse élue porte des robes vertes, dandine du popotin et s’humecte le cou d’un parfum fleurant bon le kiwi… Le héros de Michel Layaz a un copain, répondant au nom de Raton, qui ne mange que des glaces à la vanille, joue au football, et manie la langue française avec fantaisie. Surtout, il passe le plus clair de son temps en compagnie de Charlotte, moitié coréenne, moitié néerlandaise. Elle n’est pas la première fille à l’attirer, mais la seule qui lui « emporte la tête », lui « brûle le sang ». Avec elle, il part traquer les animaux morts, muni de sachets plastique et d’un couteau, avant de la suivre pour des divertissements plus sensuels… Michel Layaz dessine les contours d’un fils raisonnable dont le père, absorbé « par une rêverie qui le fait souffrir », est atteint d’un maladie incurable. Toujours aussi original dans son trait, Layaz parle de l’apprentissage du désir et de celui de la mort avec une même finesse, une même acuité. Un texte aussi fort que troublant.