Sylvie Jeanneret dans les Nouvelles études francophones, printemps 2007

Sous le titre Il est bon que personne ne nous voie, le dernier roman de Michel Layaz fait le récit bouleversant d’une initiation à la vie, à l’amour, à la mort aussi. Ecrivain très prometteur, récompensé notamment du prix Dentan pour Les larmes de ma mère, Michel Layaz signe avec ce septième roman une œuvre très réussie, qui entraîne le lecteur, aux côtés du narrateur, à la découverte d’une vie, forcément banale, forcément singulière : une initiation marquée par ces personnages aux traits fortement dessinés et aux individualités très – trop ? – tranchées (Charlotte l’amoureuse, Walter le sage et boucher de profession, Raton le fidèle ami, enfin les parents du Je). Qu’est-ce que ce jeune homme apprend dans son adolescence ? Essentiellement, à apprivoiser la mort, à trouver le sens de la vie malgré la mort douloureuse de son père. Cet apprentissage se fait de façon originale, à travers notamment du rapport qui se tisse avec les animaux. Le narrateur, qui travaille chez un boucher pour se faire un peu d’argent, apprend à voir mourir les animaux, il apprend ainsi à apprivoiser sa peur de la mort et de la vieillesse. C’est également Charlotte, la subtilisatrice des yeux d’animaux morts dans la forêt, qui sera l’initiatrice au désir et à l’amour, personnifiant une passeuse entre la vie et la mort. « Charlotte a dit que les hommes ne se fatiguent jamais de tuer. A tout instant, les yeux du chevreuil semblaient me regarder. Que des spectres puissent exister, cela n’inquiéterait pas Charlotte. Avec la même détermination que d’habitude, elle a coupé la queue de la bête et elle lui a retiré les yeux.  » (p. 50) Couplée au thème de la mort, la thématique de la mémoire traverse le récit, reliant les deux grandes parties du roman, la première consacrée à l’adolescence, la seconde aux derniers mois du narrateur, alors pensionnaire d’une maison de retraite pour personnes âgées. Le narrateur peut donc être identifié à ce vieillard qui raconte, dans un magnétophone, ces années décisives vécues en compagnie de Charlotte, Raton, Walter. Des cinquante années qui séparent l’adolescence de la vieillesse, le lecteur ne saura rien. De ce que deviendront les personnages, rien non plus. On a même l’impression, à la fin du livre, que le temps n’aura pas passé, et que le narrateur se sera enfermé dans des souvenirs. Il n’y aura pas de suite à ses souvenirs, et le narrateur n’aura d’autre choix que la mort. On regrette ici une temporalité qui gagnerait à être traitée plus en profondeur, en une combinaison de couches du temps plus dense. Toutefois, par delà cette fermeture inexpliquée et sans doute frustrante pour le lecteur, Michel Layaz possède l’art de peindre des personnages, très convaincants, très vrais, en particulier dans la première partie du récit. Dans la seconde partie, les portraits sont plus stéréotypés, sans doute pour mettre en évidence la différence entre un passé bien plus vivant et dynamique que le présent, entièrement occupé par la vieillesse et les souvenirs. Ces portraits sont insérés dans des épisodes courts, présentés sous la forme d’instantanés figés sur les moments marquants de l’adolescence. Ces instantanés sont chargés de traduire l’émotion du narrateur, son attachement aux lieux et aux acteurs de son adolescence. Raconté au présent et sur le ton de la confidence, ce texte fait du lecteur un complice bienveillant, mis dans le secret de ses découvertes, et surtout, un complice touché par la sincérité du jeune homme. « En fin de compte ce texte est une brève et poignante réflexion sur la profondeur des choses : Je ne sais pas pourquoi les écrivains écrivent, mais moi, je sais pour qui je dicte : pour ceux que j’aime, pour ceux que j’ai aimés.  » (p. 162) De même qu’on écrit, sans doute, pour faire revivre les morts…