Le Courrier (05/06/2004)

Fort du succès public et critique des Larmes de ma mère, Michel Layaz revient sur le devant de la scène littéraire romande avec La Joyeuse complainte de l’idiot. Le narrateur adolescent vit à La Demeure, institution qui accueille des garçons dont l’intelligence décalée ne leur permet pas de s’intégrer à la société « normale ». Ils vivent dans des univers personnels particuliers, très imaginatifs, qui constituent autant de mondes drôles et attachants. Et c’est le monde extérieur qui semble bien étrange…

En observateur attentif, le narrateur enchaîne avec légèreté anecdotes et portraits de cette famille un peu spéciale. Et les personnages de surgir à tour de rôle au fil de courts chapitres : les garçons eux-mêmes, le médecin qui « déteste » par amour, le nettoyeur au chiffon infâme, le concierge-jardinier, les professeurs, la Directrice – la magnifique et charismatique Madame Vivianne. Pourtant, tous gardent intact leur mystère et jamais le lecteur ne pénètre vraiment leur intimité. « Il serait vain de les reduire à quelques tours de passe-formules », déclare d’ailleurs le narrateur qui refuse les étiquettes. Pour lui, chacun recèle « des splendeurs qu’il faut peut-être aller chercher, des splendeurs enfouies sous des couches de désarroi, de tourments, de méchancetés, de désespoir, d’obstination, (…), autant de dérives qui ne sauraient effacer la bonne pâte qui existe derrière tout cela et qui ne demande qu’être pétrie ».

Michel Layaz reste à la surface de ces vies, qui s’écoulent sous les yeux du narrateur comme si le monde était un aquarium dont les profondeurs devaient rester impénétrables. Quant au narrateur lui-même, on le connaît encore moins : il n’existe que par son regard sur les autres et ce qui l’entoure. Le roman est ainsi habité d’une sorte de « blanc », de vide en son centre, que le lecteur ne peut remplir ni d’images, ni d’histoires. Et même s’il est un peu frutrant, le procédé reflète parfaitement le propos de l’auteur.