Livia Mattei dans Le Passe-Muraille (avril 2004)

La Bonne éducation

Le talent donné à un écrivain est une chose, et ce qu’il en fait dans son évolution tout autre chose encore, aussi le développement progressif d’une oeuvre nous a-t-il toujours intéressés et attachés plus que son brillant, voire sa perfection formelle. Celle-ci n’a jamais été le fait de l’écriture de Michel Layaz, dont les premiers livres péchaient parfois par manque de clarté ou d’élégance alors même qu’une problématique et une voix bien personnelles s’y affirmaient de loin en loin. L’imbroglio des familles, le rejet de certain conformisme suissaud, une nostalgie aiguë de la sauvagerie enfantine et un goût vif pour les échappées du voyage ou du vocabulaire se retrouvent dans une démarche oscillant entre l’autofiction et la projection narrative, dont La Joyeuse complainte de l’idiot est la meilleure modulation à ce jour. Après Les Larmes de ma mère, dont seule la dernière section (dévolue à la voix de la mère, précisément) nous semblait échapper aux artifices pseudo-novateurs d’un auteur en mal de simplicité et de naturel, ce sixième roman nous semble celui d’une véritable émancipation. Si son titre et la petite communauté qu’il décrit évoquent immédiatement Robert Walser et son Institut Benjamenta (auquel Michel Layaz nous a juré qu’il n’avait pas pensé, quoique l’ayant lu il y a des années, s’inspirant plutôt de son propre séjour à l’Institut suisse de Rome…), ce roman développe une thématique tout à fait propre à l’auteur, dont le ton, la fantaisie foisonnante et la poésie de mieux en mieux définie participent aussi bien d’une vision et d’une expression singulières.

Comme l’imposante Maria Laach règne sur le pensionnat de jeunes gens de Waldfried, dans L’Eté des Sept-Dormants de Jacques Mercanton, Madame Vivianne (avec deux n pointant comme les m redoublés de ses maternelles mamelles) préside à l’éducation d’une quarantaine de garçons, invisibles dans le roman à deux seules exceptions, qu’elle a choisis aux marges de la norme psychologique et sociale, à proportion peut-être de ce qu’elle sent en chacun de singulier et de non aligné, mais aussi de rejeté ou de mésestimé. Ce qui est sûr, c’est que cette éducatrice « sauvage » n’a pas plus de méthode affichée que de cohérence « logique » dans le choix de ses collaborateurs. Il n’en reste pas moins que les uns et les autres cohabitent en La Demeure comme dans une aimable abbaye de Thélème où rien ne se fait exactement selon les normes. Lorsque ses jeunes pensionnaires se baladent dans la ville voisine, c’est pour y être moqués alors que les jeunes gens de leur âge semblent massivement obsédés par le cours du Nasdaq et l’impératif de faire fortune avant trente ans.

Le narrateur est lui-même un garçon « élu » par Madame Vivianne , qui le chargera tout à la fin de la mission sacrée de se faire le chroniqueur de La Demeure, avant d’en reprendre la direction. C’est cependant par son regard allégrement candide de feint « idiot » (l’auteur précise qu’il l’entend au sens étymologique du singulier par-comme-les-autres) que nous découvrons l’institutuion et son attachante faune. De ses camarades, nous ne rencontrerons que Raphaël le tout-doux qui goûte aux choses et aux gens en les léchant sans vergogne, et David le volubile que taraude son impatience de changer le monde. Le climat humain de La Demeure, cependant, émane surtout de son personnel insolte et typé, d’abord un peu inquiétant et puis gagnant la sympathie du lecteur. Il y a là le surveillant général Bertrand aux raisonnements cocasses, un Monsieur Guillaume qui n’en finit pas de raconter ses mésaventures (un peu longuement appuyées à notre goût), un Professeur Karl du genre à susciter le respect pour le Vrai Savoir, une paire de jumelles cuisinières accortes et rompues à la confection des plus fines sauces et des meilleurs entremets, sans oblier une demoiselle de réception si bien vissée à sa chaise que c’est là qu’elle s’y fait honorer en « toupillonnant » par le jardinier des lieux. Enfin, le plus original de tous est sans doute ce docteur Félix rêvant lui aussi d’une cité idéale où l’on solutionnerait les problèmes répertoriés par son collègue Freud en interdisant la procréation aux mâles non encore octogénaires (garantie pour le fils de ne pas être encombré d’un père trop longtemps) et en évitant le plus possible le pouponnement maternel aux séquelles incommensurables.

Tout cela, comme on s’en doute, ne va pas sans humour et malice, et l’on relèvera là encore l’accointance de telle « idiotie » avec les « ahuris sublimes » de Walser. Ajoutez-y l’élan, d’une intégrale vigueur et trahissant encore le « junger Bursche », d’un rhapsode à l’école de Cendrars, et vous aurez le ton et la manière d’un écrivain en train de se faire une vraie papatte.