Isabelle Martin dans Le Temps (mars 2004)

Michel Layaz, entre décalage et dérapages verbaux

LETTRES ROMANDES. L’imagination et la faconde inventive de l’écrivain lausannois font merveille dans « La Joyeuse complainte de l’idiot », un roman qui ressemble à un conte facétieux. Parallèlement paraissent trois récits en poche.

Quel plaisir de retrouver Michel Layaz, non seulement dans le genre (neuf pour lui) du récit, mais surtout dans un sixième roman qui ne ressemble en rien au précédent ! Une narration à la première personne est le seul point commun de ce nouveau roman de formation avec Les Larmes de ma mère (Prix Dentan 2003, lire le SC des 01. 02 et 17. 05. 2003). Pour le reste, l’imagination et la faconde inventive de l’écrivain lausannois font merveille dans ce conte contemporain en vingt-quatre chapitres, qui évoque parfois le Plume de Michaux quand le narrateur tente de calfeutrer son âme dans les lézardes. Car le mémorialiste candide qui a la parole dans La Joyeuse complainte de l’idiot réside à La Demeure, un internat pour jeunes garçons à l’intelligence certaine mais décalée. Sa présidente-directrice générale, Madame Vivianne, a « 1’œil de l’âme » et s’emploie « d’un sourire lucioles » à ressusciter ces êtes à la dérive. Sa vocation est de les aider à trouver leur place dans la société. Parmi les 40 pensionnaires, l’apprenti chroniqueur compte deux amis qui lui font voir le monde sous un autre jour : David, par les « bifurcations et dérapages » de sa conversation éruptrice ; et Raphaël, dont la manie consiste à tout lécher, par « la variété d’éclats et d’ombre » que font naître ses propos. Le personnel non plus n’est pas ordinaire, qu’il s’agisse de Docteur Félix, médecin aussi polyvalent qu’hétérodoxe, de Monsieur Bertrand, surveillant qui voit toujours les deux côtés de toute chose ainsi que les petits moins et les gros plus, ou inversement ; de Professeur Karl, qui enseigne à ses élèves à ne pas confondre un isthme avec un fjord et fustige certains auteurs contemporains « aussi mauvais que la pire des mayonnaises en tube » ; de Monsieur Guillaume, conteur érotico-culinaire « so französisch » pour son collègue ; ou des deux cuisinières jumelles Blanche et Marguerite qui apprêtent des plats délicieux, encouragées par la très gourmande Madame Vivianne : grâce à elles, « toucher à l’éternité n’est pas si ardu qu’il y paraît. » Comme les mets, les mots sont ici à la fêtes, dans une célébration de tout ce qui échappe à l’ennui de la ligne droite, au trop de clarté, à l’absence de divagation, au temps gagné qu’on ferait mieux de perdre… Avec « fougue et faste verbal », sans craindre les répétions et surtout les allitérations, de préférence en « f » (sans fard et sans frime, truffe farfouillante et frissonnante, fort et fier de sa fonction), mais sans exclusive (mutisme mystique, poussah poussif). Ni les jeux de mots : « nu, nul, nummulite » ou « se dédier des odes, se délier des codes ». Offerts généreusement en partage par un romancier plein de vitalité, ces clins d’œil langagiers sont plus qu’un effet de style, une manière, comme le souligne Guy Ducrey dans son excellente postface au Nom des pères, de faire jouer la logique du langage poétique contre celle de la narration. Cela vaut pour l’oeuvre tout entière, mais particulièrement pour ces trois récits énigmatiques. Avec vigueur et concision, ils évoquent un voyage de cauchemar en train, un assassinat gratuit, l’histoire mystérieuse d’une lignée familiale vaudoise de 1810 à nos jours. Cette dernière, qui donne son titre au recueil, traite du thème cher à l’auteur de 1’incompréhension des pères envers leurs enfants – à propos de quoi La joyeuse complainte… affirme de son côté que la cause est entendue. Sans que le climat du roman en soit négativement affecté, au contraire tout y finit bien dans le meilleur des mondes fictifs possible !